Dans les années 70

L'autre est visage qui m'interpelle, c'est-à-dire qu'il m’invite à lui répondre : il attend de moi une parole. Comment rester muet devant un visage qui nous fait face ? Cette gêne qu'on ressent au mutisme en présence de quelqu'un qui nous fait face nous force à lui répondre, contrairement au masque qui nous repousse. Le visage me met dans la proximité de l'autre ; c'est cette proximité qui me place en relation éthique avec lui.

Dans les années 1970, j’avais suivi les cours d’Emmanuel Lévinas, un des philosophes importants qui ont tenté de fonder l’éthique sur une relation à autrui. La relation à autrui passe par le visage, et ce thème du visage n'a rien de commun avec le thème sartrien du regard qui, toujours, juge, pèse et finalement condamne. Pour Lévinas, le visage, loin de signifier un jugement, s'offre sans défense et, paradoxalement, fait surgir un interdit. Dans sa pauvreté essentielle, c'est sa nudité qui prime : désarmé, le visage interdit le mépris et force le respect.

Cet enseignement, je ne l’ai jamais oublié. Le face à face est une des relations essentielles à notre culture. Dérober son visage est signe de retrait, par honte ou par désir d’anonymat. Quelle qu’en soit la raison, cacher son visage c’est refuser la proximité d’autrui.

Aujourd’hui, chez nous, des femmes cachent leur visage sous des draps. Cette pratique de refus de proximité n’est pas admissible dans nos rues. Cela n’a rien à voir avec la laïcité, ni avec la liberté de s’habiller comme on veut, ni avec le droit à la vie privée, mais avec l’égalité des sexes : cette coutume allogène est contraire aux droits de l’Homme, fondements de la démocratie républicaine. Le voile intégral prive les femmes de toute existence publique, et elles seules en l’occurrence. Le tolérer c’est approuver la discrimination des sexes. Or il n’est pas compatible avec la citoyenneté, et ce n’est stigmatiser personne que de poser cette analyse strictement politique.

Jean Romain

Philosophe et écrivain

Député PLR au Grand Conseil de Genève

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